Comment Dan Gertler s’est retrouvé au coeur d’une lutte autour du « deal » minier USA—RDC.
Alors que la guerre ravage l'Est de la RDC, un accord stratégique se profile entre Kinshasa et Washington. Au centre de cette négociation : les minerais critiques… et Dan Gertler. Récit d’un retour inattendu et d’un deal géopolitique aux ramifications aussi profondes que les mines du Congo.
En mars 2025, alors que les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda venaient de s’emparer de Goma et Bukavu dans l’est de la RDC, une information fracassante agite Kinshasa : le président Félix Tshisekedi aurait proposé à son homologue américain Donald Trump un marché « minerais contre soutien militaire ». Selon le Wall Street Journal, Tshisekedi a écrit à Trump dès février 2025 pour offrir un « pacte de sécurité formel » : l’armée congolaise obtiendrait l’aide des États-Unis pour vaincre le M23 en échange d’un accès stratégique aux minerais critiques congolais (cobalt, lithium, cuivre, tantale, etc.). L’idée, soutenue par Washington, était de sécuriser l’approvisionnement américain en ressources stratégiques tout en stabilisant la RDC. Le président Trump lui-même s’est félicité publiquement de ce deal, affirmant que les États-Unis allaient obtenir « beaucoup des droits miniers du Congo » dans le cadre de l’accord de paix qui se profilait.
Moïse Katumbi dénonce un « pur rêve »
Un homme en costume bleu avec une chemise blanche et une cravate bleue parle, avec le drapeau de la République Démocratique du Congo en arrière-plan. On aperçoit le Passage du Nord dans le décor.
Face à ces révélations, l’opposition congolaise, menée par Moïse Katumbi, a vivement réagi. « Toutes les mines, aujourd’hui, ont disparu à 98%. Il n’y a plus de mine. (…) Ce projet du président n’existe pas. C’est un rêve, un pur rêve », lance Katumbi, ancien gouverneur du Katanga et candidat malheureux à la présidentielle de 2023, lors d’une interview où il fustige cette supposée offre minière de Tshisekedi. Il affirme connaître la réalité du secteur minier et accuse le président de « mal communiquer ».
D’après Katumbi, la quasi-totalité des titres miniers congolais sont déjà attribués, notamment à des entreprises chinoises depuis les « contrats chinois » signés sous Joseph Kabila dans les années 2000. Ces contrats, comme celui du gigantesque projet Sicomines, ont cédé à la Chine l’exploitation de gisements en échange d’infrastructures, laissant peu de marges de manœuvre sur les ressources restantes. Katumbi estime donc qu’il n’y a plus de mines disponibles à “offrir” aux Américains et rappelle que « les richesses appartiennent au peuple congolais » et non au président seul. Il accuse Félix Tshisekedi de promettre l’impossible sans mandat populaire, qualifiant l’annonce d’« effet d’annonce mal formulé ».
Cette position de Katumbi met en lumière un réel obstacle : la plupart des concessions de cuivre, cobalt, or ou lithium en RDC sont déjà détenues par des multinationales (souvent chinoises) ou par des joint-ventures héritées du régime Kabila. Par exemple, la Chine contrôle une large part du cobalt congolais, essentiel aux batteries de véhicules électriques, via ses participations dans des mines majeures du Katanga. Dans ce contexte, promettre de nouveaux gisements aux États-Unis semblait irréaliste, à moins de remettre en cause des contrats existants ou de récupérer des permis miniers d’une façon ou d’une autre. C’est précisément sur ce dernier point que Tshisekedi avait une carte secrète à jouer.
Récupérer les actifs miniers via un accord avec Dan Gertler
Cérémonie de signature d'un accord avec des représentants du gouvernement congolais, dans un cadre officiel avec un portrait du président Félix Tshisekedi en arrière-plan.
Ce que Moïse Katumbi n’avait peut-être pas mesuré, c’est la détermination de Félix Tshisekedi à libérer des ressources minières en amont de son rapprochement avec Washington. Dès 2022, le président congolais a entrepris des négociations discrètes avec l’homme d’affaires israélien Dan Gertler, proche de l’ancien régime. Gertler, surnommé le « roi du Congo » dans le secteur minier, avait acquis au fil des années de nombreux actifs miniers et pétroliers en RDC (cuivre, cobalt, diamants, pétrole), mais s’était retrouvé sous sanctions américaines en 2017 pour des soupçons de corruption. Tshisekedi voit alors dans un arrangement avec Gertler l’opportunité double de récupérer des gisements stratégiques et de montrer patte blanche aux États-Unis.
En février 2022, un accord à l’amiable historique est conclu entre Kinshasa et le groupe Ventora de Dan Gertler. Selon le protocole signé le 24 février 2022 et approuvé en conseil des ministres, la RDC récupère des blocs pétroliers et des permis miniers évalués à plus de 2 milliards de dollars, ainsi qu’une partie des royalties de la compagnie minière KCC (Kamoto Copper Company) que Gertler détenait. Cet accord, supervisé par Tshisekedi en personne, solde à l’amiable des contentieux vieux de plusieurs années entre l’État et Gertler. La mise en œuvre concrète a lieu le mardi 16 mars 2022, lorsque les avocats de Dan Gertler rencontrent le directeur de cabinet du président (Guylain Nyembo) pour matérialiser la restitution de ces actifs miniers et pétroliers au profit de l’État congolais. La cérémonie officielle, au Palais de la Nation, entérine la remise des titres miniers à la Gécamines et à la Sokimo (entreprises publiques minières) et met fin au différend entre Gertler et la RDC.
En clair, grâce à cet accord, Félix Tshisekedi disposait enfin de gisements récupérés sur Dan Gertler qu’il pouvait valoriser dans ses négociations internationales. Parmi ces actifs figureraient, selon les médias, des réserves prometteuses comme le lithium de Manono (au Katanga) ou le coltan du Nord-Kivu, des ressources jusque-là inexploitées que Kinshasa pouvait mettre en avant dans un éventuel partenariat avec Washington.
La manoeuvre était habile : en reprenant possession de ces permis miniers dormants, le pouvoir congolais contournait en partie l’argument de Katumbi sur l’absence de mines disponibles. Tshisekedi pouvait désormais promettre aux Américains l’accès à de nouveaux projets miniers, sans toucher immédiatement aux concessions déjà attribuées aux intérêts chinois.
Un accord de paix RDC-Rwanda parrainé par Washington
Le président Donald Trump signant un accord dans le Bureau ovale, entouré de plusieurs personnes en arrière-plan.
Devant, de gauche à droite, le ministre rwandais des affaires étrangères, le président américain Donald Trump, et Thérèse Kayikwamba, lors de la cérémonie de la signature de l’accord de paix. Capture d’écran de la vidéo d’une vidéo de la Maison Blanche.
Le pari diplomatique de Félix Tshisekedi s’est concrétisé quelques mois plus tard. Le 27 juin 2025, la Maison-Blanche accueille en grande pompe la signature d’un accord de paix entre la RDC et le Rwanda, destiné à mettre fin à près de trois décennies de conflits dans l’Est congolais. Sous l’égide du président Donald Trump et de son émissaire spécial Massad Boulos, Kigali s’engage à retirer ses troupes (déguisées en rebelles M23) dans un délai de 90 jours, tandis que Kinshasa promet d’intégrer certaines revendications rwandaises et de coopérer sur la sécurité frontalière. Ce dénouement diplomatique inespéré permet à Trump de se targuer d’avoir résolu l’un des conflits les plus meurtriers du continent.
Mais ce n’est pas tout : en parallèle du volet sécuritaire, un important volet économique minier fait partie du « Washington Accord ». L’administration Trump insiste pour que des accords d’investissement minier soient signés simultanément à la paix. L’objectif affiché est d’attirer des milliards de dollars d’investissements occidentaux dans les provinces riches en minerais (cobalt, cuivre, lithium, or, tantale…) afin de reconstruire la région et de réduire la dépendance de ces filières stratégiques vis-à-vis de la Chine. Concrètement, Kinshasa ouvre la porte aux entreprises américaines pour exploiter et développer les gisements récemment récupérés.
Donald Trump l’a lui-même reconnu sans ambages lors de la cérémonie : pour Washington, ce deal paix+minerais est gagnant, car « ils [les Congolais] n’auraient jamais pensé venir ici, et nous obtenons en échange énormément de leurs droits miniers ». De son côté, Félix Tshisekedi met en avant la création d’emplois et le développement industriel que ces partenariats pourraient apporter à son pays, insistant sur sa volonté de voir le Congo non seulement extraire, mais aussi traiter localement les minerais, afin de capter davantage de valeur ajoutée. Il assure que ce rapprochement avec les États-Unis n’est pas dirigé contre la Chine mais vise à diversifier les partenaires et à ne plus laisser le monopole des ressources congolaises à un seul acteur.
En somme, l’accord de Washington prévoit un échange implicite : la fin des hostilités dans l’Est et le départ des troupes rwandaises, en contrepartie d’une ouverture économique majeure au bénéfice des Américains dans le secteur minier congolais. Les gisements cédés par Dan Gertler, désormais rentrés dans le giron de l’État congolais, constituent le noyau dur de ce partenariat minier à venir, d’après plusieurs sources diplomatiques impliquées dans les négociations. « C’est la base de l’accord, en plus d’autres volets », confie un négociateur congolais sous couvert d’anonymat, soulignant que sans la récupération de ces actifs miniers, Kinshasa n’aurait pas eu grand-chose de concret à offrir dans la balance.
Gertler ciblé par les anti-Deal
Un homme en costume noir assis à une table en bois, regardant son téléphone, tandis qu'un autre homme en arrière-plan, au téléphone, se tient debout.
Ironie de l’histoire, l’homme-clé de cette transaction, Dan Gertler, figure pourtant sur la liste noire des sanctions américaines depuis 2017 (sous le régime Magnitsky) pour « corruption dans des contrats miniers et pétroliers en RDC ». Comment dès lors les États-Unis pouvaient-ils s’associer à un deal impliquant indirectement Gertler ? La réponse est un compromis stratégique envisagé par Washington. D’après des informations de la presse anglo-saxonne, l’administration Trump a proposé d’alléger les sanctions pesant sur Dan Gertler en échange de son retrait total du secteur minier congolais. Concrètement, le Département du Trésor américain serait prêt à accorder à Gertler des licences spéciales autorisant la vente de ses derniers actifs miniers à l’État congolais de Tshisekedi, ainsi qu’une licence générale rétablissant son accès au système financier américain et aux marchés internationaux. L’accord envisagé prévoirait que Kinshasa rachète lesdits actifs pour environ 300 millions de dollars (soit 280 millions d’euros).
Un tel arrangement permettrait à chacun d’y trouver son compte : le Congo récupère définitivement les concessions minières de Gertler (après celles déjà reprises en 2022), les États-Unis sécurisent l’accès de leurs entreprises à ces ressources via un allié non sanctionné (le gouvernement congolais), et Dan Gertler obtient une porte de sortie honorable en monnayant ses parts tout en étant retiré de la liste des sanctionnés. En mai 2023, The Sentry et d’autres ONG avaient déjà rapporté que l’administration Biden (à l’époque) travaillait sur une solution pour permettre à Gertler de vendre ses royalties de cuivre et cobalt au gouvernement congolais. Avec le retour de Trump, cette perspective s’est accélérée dans le cadre du grand marchandage géopolitique autour de la RDC.
Néanmoins, cette indulgence à l’égard de Dan Gertler suscite une levée de boucliers de la part de ceux qui s’opposent tantôt au deal entre la RDC et les Etats-Unis, tantôt au président Tshisekedi simplement. Des ONG congolaises et internationales, réunies au sein de la coalition « Le Congo n’est pas à vendre », une fois de plus, ont dénoncé l’idée de blanchir un homme accusé d’avoir fait perdre des milliards au Trésor public congolais. Elles prétendent soudainement craindre qu’une levée des sanctions ne vienne enterrer des enquêtes sur les transactions passées de Gertler et n’encourage l’impunité en matière de corruption. Pour l’administration Trump, au contraire, il s’agit d’un pragmatisme assumé : tourner la page des années Kabila en sortant Gertler du jeu, afin de rebâtir la relation minière RDC-USA sur de nouvelles bases, dans un contexte de compétition acharnée avec la Chine pour les « minerais de la transition énergétique ».
Soudainement, un arbitrage israélien transformé en tribunal médiatique
Capture d'écran d'un article de Bloomberg avec un homme en costume se tenant sur un terrain désertique, illustrant les discussions sur les paiements miniers en République Démocratique du Congo.
Au même moment, les détracteurs de Dan Gertler ont trouvé du grain à moudre pour tenter de faire capoter le deal naissant. Juillet 2025, peu après l’annonce de l’accord de Washington, un article de Bloomberg fait sensation en affirmant que Dan Gertler aurait « avoué » lors d’une procédure en Israël avoir versé des pots-de-vin à des responsables congolais. L’opposition congolaise, notamment des journalistes proches de Moïse Katumbi, s’est emparée de cette narrative pour présenter Gertler comme un corrupteur patenté et ainsi discréditer l’accord minier en préparation. Cependant, un examen attentif des faits relativise fortement ces allégations, et l’article ne dit même pas cela.
En réalité, Bloomberg a eu accès à la décision d’un arbitrage civil en Israël opposant Dan Gertler à deux de ses anciens partenaires, les frères Moïse et Mendi Gertner. Ce litige, démarré il y a plus de 14 ans, portait sur un différend financier : les Gertner accusaient Gertler de ne pas leur avoir reversé leur part de profits sur des investissements communs en RDC. Il ne s’agissait ni d’un procès pénal, ni d’une enquête judiciaire pour corruption, mais d’une bataille d’actionnaires devant un arbitre privé. Au cours des auditions, Dan Gertler a effectivement décrit en détail ses activités passées au Congo : les conditions d’obtention de certaines licences minières, la gestion de parts qu’il détenait « pour le compte » de partenaires locaux, les prêts qu’il avait consentis à l’État congolais en période de crise, ou encore l’aide logistique apportée dans des provinces reculées. Il a notamment évoqué sa collaboration étroite avec feu Augustin Katumba Mwanke, influent conseiller du président Kabila dans les années 2000, expliquant lui avoir délivré des fonds pour financer des projets communautaires (construction d’écoles, d’hôpitaux, soutien à des initiatives locales).
Sorties de leur contexte, certaines phrases de Gertler ont pu être interprétées de manière malveillante comme l’aveu de paiements occultes. Pourtant, la conclusion de l’arbitrage est sans équivoque : « aucune preuve convaincante de pots-de-vin ou de paiements inappropriés n’a été présentée », écrit le juge arbitral Eitan Orenstein dans sa décision d’avril 2024. Il souligne en outre que l’objet de la procédure était purement financier (un désaccord commercial entre associés) « et non une enquête pénale », de sorte que même dans ce cadre élargi, rien n’est venu étayer les graves accusations de corruption portées contre Gertler pendant des années. Le verdict arbitral a même donné raison majoritairement à Dan Gertler : les frères Gertner n’ont obtenu qu’environ 85 millions de dollars d’indemnisation sur les 1,6 milliard qu’ils réclamaient, soit à peine 5% du montant, ce qui laisse penser que leurs accusations de malversation n’ont pas convaincu le tribunal.
En somme, loin de condamner Dan Gertler, l’arbitrage israélien a mis en lumière la complexité de son empire minier congolais sans établir d’illégalité. Il a confirmé que Gertler opérait via un réseau d’entreprises interconnectées, tenant parfois des actifs au nom de barons politiques locaux (comme Katumba) – une structure compliquée certes, mais pas nécessairement illégale en soi. Loin du narratif du « roi des pots-de-vin », le dossier arbitral dépeint plutôt un self-made man qui a su naviguer dans les arcanes du Congo en finançant des projets sociaux et en prêtant main forte à l’État (par exemple en avançant de l’argent à la banque centrale ou à la société minière publique MIBA en difficulté). Ces éléments, passés sous silence par les détracteurs, montrent que la frontière est parfois ténue entre influence légitime et corruption, et que dans le cas présent aucune preuve tangible de corruption n’a été retenue par la justice.
Gertler, l’accord de Washington et Tshisekedi visés
Collage illustratif sur le thème des relations entre la RDC, le Rwanda et les États-Unis, mettant en avant divers protagonistes, dont Félix Tshisekedi, Donald Trump, Moïse Katumbi et Dan Gertler.
Malgré ces clarifications, la machine politico-médiatique de l’opposition s’est emballée. Pour Moïse Katumbi et ses alliés, l’objectif est clair : faire échouer le deal Tshisekedi-Trump en s’attaquant à son maillon faible, Dan Gertler. « Après avoir dépêché des lobbyistes à Washington pour bloquer l’accord, ils cherchent maintenant à salir Gertler afin de tout faire capoter, sachant que c’est grâce à la cession de ses actifs que le deal a pu être conclu », analyse un officiel congolais proche du dossier, cité anonymement dans la presse.
En effet, dans les semaines qui ont précédé la signature de l’accord de Washington, deux campagnes de lobbying concurrentes ont fait rage dans la capitale américaine : d’un côté, des émissaires de Félix Tshisekedi (avec l’appui de sociétés de lobbying américaines liées à l’entourage de Trump) vantaient les mérites d’un partenariat stratégique avec la RDC ; de l’autre, des opposants congolais emmenés par Katumbi sont venus plaider contre tout accord avec Tshisekedi, le dépeignant comme un autocrate illégitime bradant les ressources nationales.
L’ancien ambassadeur Kikaya Bin Karubi, proche de Joseph Kabila, a notamment été aperçu à Washington menant une offensive pour convaincre l’administration Trump de renoncer ou du moins de durcir ses conditions. Cette guerre d’influence a un temps semé le doute chez certains élus républicains, au point que Julian Pecquet, du média The Africa Report, parlait d’une certaine « Congo fatigue » à Washington face à ces messages contradictoires.
Par ailleurs, la dimension régionale de l’accord USA-RDC suscite des mécontentements. Le grand perdant implicite du deal minier est le régime de Kigali. Depuis des décennies, le Rwanda profitait indirectement des richesses de son vaste voisin : le coltan, l’or ou le wolframite extraits illicitement à l’est du Congo traversent la frontière et sont exportés comme produits rwandais, alimentant l’essor économique de Kigali (des rapports onusiens ont qualifié ces minerais de « minerais de sang »). Or, en traitant désormais directement avec Kinshasa, Washington court-circuite ce circuit officieux. Comme l’a résumé la journaliste Colette Braeckman, « Donald Trump semble avoir préféré le “grossiste” congolais qui lui faisait des prix d’ami au “détaillant” rwandais qui, depuis des années, revend des matières premières congolaises après les avoir conditionnées à Kigali ». En d’autres termes, les États-Unis choisissent de s’approvisionner à la source, auprès du Congo, plutôt que via l’intermédiaire rwandais. Cette reconfiguration menace l’avantage économique que tirait le Rwanda du pillage minier congolais.
Il n’est donc pas surprenant que le Rwanda et ses soutiens cherchent à saboter l’initiative. Le président rwandais Paul Kagame, qui considère l’est du Congo comme sa zone d’influence exclusive selon l’ONU, voit d’un mauvais œil l’arrivée d’intérêts américains susceptibles de réduire son emprise. De plus, les alliances politiques congolaises ont évolué de façon à brouiller les cartes : l’ancien président Joseph Kabila, longtemps allié de Dan Gertler (jusqu’à ce que celui-ci traite avec Tshisekedi), s’est rapproché de Moïse Katumbi après la défaite de ce dernier en 2023. Les deux hommes, jadis ennemis jurés, ont scellé une entente contre Tshisekedi, qu’ils accusent de dérive dictatoriale. Depuis des mois, Kabila et Katumbi sont soupçonnés de collusion avec la rébellion pro-rwandaise AFC/M23 menée par l’ex-chef de la Céni Corneille Nangaa. Un récent rapport du Groupe d’experts de l’ONU indique que Joseph Kabila et Moïse Katumbi ont eu des contacts réguliers avec Corneille Nangaa ainsi qu’avec les autorités rwandaises durant la crise, bien qu’ils n’aient pas affiché de soutien public à la rébellion. Joseph Kabila a même établi depuis le printemps 2025 son quartier-général à Goma, ville tenue par le M23, d’où il critique violemment le pouvoir en place.
Ce faisceau d’éléments laisse penser que certaines forces, internes et externes, avaient intérêt à torpiller l’accord USA-RDC. Du côté de Kigali, comme du côté des anciens dirigeants congolais évincés, un partenariat stratégique entre Tshisekedi et Trump menace des rentes et des calculs politiques établis de longue date. En s’attaquant à Dan Gertler – figure controversée certes, mais pivot de la réussite du deal – l’opposition congolaise et ses relais internationaux espéraient faire d’une pierre deux coups : ternir la crédibilité de Tshisekedi aux yeux de Washington et préserver le statu quo profitable à certains.
Vers un nouveau chapitre minier en RDC ?
Des travailleurs extrayant des minerais dans une rivière, entourés de terres excavées et d'arbres, sous un ciel nuageux.
Malgré ces turbulences, l’accord minier entre les États-Unis et la RDC semble en bonne voie, porté par la dynamique du pacte de paix du 27 juin 2025. Les États-Unis ont obtenu les garanties qu’ils souhaitaient sur l’accès aux minerais stratégiques, tandis que la RDC y gagne un soutien militaire et financier précieux dans sa guerre au M23 et une diversification de ses partenaires économiques. Dan Gertler, de son côté, apparaît comme l’instrument paradoxal de ce rapprochement : longtemps critiqué comme symbole des deals opaques de l’ère Kabila, il a fourni à Tshisekedi les moyens de sa politique (en lui rétrocédant des actifs) et pourrait, si l’entente se concrétise, retrouver grâce aux yeux de Washington en soldant ses investissements.
Il reste de nombreux défis à surmonter pour traduire ces accords en réalités tangibles. La méfiance de la population congolaise envers tout ce qui peut ressembler à une « vente du pays » est réelle, et Félix Tshisekedi devra faire preuve de pédagogie et de transparence pour expliquer que ce partenariat avec les États-Unis ne bradera pas la souveraineté minière de la RDC, mais vise au contraire à la renforcer face aux prédations extérieures. La société civile et les observateurs exigeront sans doute que les contrats miniers à venir avec les entreprises américaines soient publiés et qu’ils bénéficient réellement au développement local (infrastructures, emplois, amélioration des conditions de travail, etc.). Sur le plan sécuritaire, la vigilance restera de mise pour s’assurer que le Rwanda respecte effectivement ses engagements de retrait et que la paix s’installe durablement dans l’Est – condition sine qua non pour exploiter sereinement les richesses de ces régions.
En définitive, l’affaire Dan Gertler et le « deal » USA-RDC illustrent la complexité de la géopolitique minière en Afrique centrale, où se mêlent diplomatie, intérêts commerciaux et héritages troubles du passé. L’homme d’affaires israélien, honni par les uns, utile aux autres, aura été au centre d’une partie d’échecs qui dépasse son seul sort personnel. Son entente avec Tshisekedi a débloqué un goulot d’étranglement économique, tandis que son cas servait d’argument aux adversaires du régime. Le chapitre qui s’ouvre pourrait rebattre les cartes du secteur minier congolais : si la « nouvelle alliance » avec Washington tient ses promesses, la RDC pourrait y gagner une stabilité accrue et une valorisation plus transparente de ses ressources. Mais si ce fragile équilibre venait à se rompre – par exemple si le deal était remis en cause par un changement politique ou par la persistance des réseaux de contrebande –, le cycle des soupçons et des confrontations pourrait reprendre de plus belle.
Pour l’heure, Félix Tshisekedi joue gros, mais il a su habilement tirer parti des « cartes Gertler » pour tenter de réaliser ce que beaucoup pensaient irréalisable : faire converger la fin d’une guerre et le début d’un nouveau pacte économique, afin que le sous-sol du Congo cesse d’être une malédiction pour enfin devenir un atout de paix et de prospérité. Les prochains mois diront si ce pari audacieux sera tenu.
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